dimanche 18 février 2018

Angèle Langrenoix



NOTES DE LECTURE

Semi-popularisée en 2018, ici courant février, Angèle Langrenoix un pseudonyme probablement était jusqu’ici une écrivaine culte.
Connue de quelques initiés et de sa famille (quoique ceci ne soit pas certain) elle a longtemps été un « secret bien gardé » y compris d’elle-même, car l’incertitude existentielle permanente qui fonde son œuvre l’amène à douter qu’elle écrive vraiment ses romans.
Théorisés selon le concept de pivot, ses récits déstructurés s’appuient sur une mise en abyme plus ou moins explicite qui rend le lecteur actif souvent, dubitatif quelquefois, relecteur toujours.  
Un leitmotiv la traverse, plus ou moins apparent : la relation contrariée d’une tondeuse à gazon avec une facture de gaz.
Dans l’amant des watts, le jardinier est congédié sine die car il pensait que la tondeuse était électrique.
La marche des caniches met en avant le gazon et l’absence de canisette, la tondeuse restant en arrière-plan en lisant un mot doux de sa facture de gaz. Beaucoup de points restent sans réponse, lorsque surgit le tome 3 qui amène une conclusion, en un bouquet final formidable. Avec un pivot «Je sens un frisson me courir le long de la colonne vertébrale quand je maperçois que Maria surveille la sortie en se tenant immobile devant la porte. » qui bascule en « Je sens la bouilloire glisser sur ma porte vertébrale quand je m’aperçois que Bernie surveille la sortie en se tenant immobile sur l’étagère. »
En un étonnant et mémorable retournement, c’est la révélation et le lecteur comprend enfin croit comprendre- la métaphore qui infusait depuis le tome 1. La bouilloire trompe la boule à thé avec la porte, et la tondeuse essaie de prévenir celle-ci par signes cabalistiques (qui imitent la chevelure des fantômes) à travers la haie en montant sur le dos de la facture. 
Et c'est éblouissant. 

Merci à la Taulière !!!

jeudi 15 février 2018

Duo de ces Pyramides - N°6


et n'hésitez pas  à lui commenter l'affaire ! 

 Sinon, pour les Diffractions, c'est là ! 




 





Quittant la médiathèque aux lumières refermées et aux portes éteintes jusqu’à demain, la bibliothécaire enfourche son vélo au guidon chromé, on la devine cycliste accomplie, elle rentre chez elle et nous ne saurons probablement jamais si, dans la soirée, elle s’est mise à lire.
Elle ignorera peut-être que sur son lieu de travail, pendant ce temps, un voyageur qui se serait égaré dans les blancs ou dans les marges, dans les salles redevenues désertes, pourrait se dire qu’un nouveau cycle journalier s’est achevé et que pourtant la roue tourne, brassant un imperceptible changement dans l’air silencieux de Babel.
Nous pourrions en parallèle supposer qu’un tel voyageur ne s’est peut-être pas perdu, qu’il préfère l’attente au voyage, qu’il aime entendre le silence et, plus que tout, l’écouter.
S’il tendait bien l’oreille, peut-être décèlerait-il dans un frottement de l’air quelque chose comme l’heure exquise, un moment où semblent soudain bruire doucement, comme une conversation qui tenterait une sortie, quelques mots furtifs, assourdis par un invisible film de poussière et presque étouffés par la verticalité serrée des pages.
- Quelquefois même, il y a assez longtemps, vous étiez dégoûté de la littérature ; vous disiez : la littérature, c'est de la merde, qu'est-ce que vous vouliez dire au juste ?
-Ce n’était qu’une réaction épidermique, un agacement envers tous ceux qui lisent aux toilettes et ce que je voulais dire, au fond, n’était que l’expression d’un changement, mon propre changement, j’étais juste passé du stade anal au stade oral, une progression notable car j’étais parti de « la merde, cest de la littérature » qui j’en conviens était un peu simpliste.
L’incongruité d'un tel échange ébranlerait alors fortement le voyageur, au point qu’il finirait immanquablement par se dire, un peu imprudemment, qu’il a mal entendu ou bien, en une hypothèse hallucinatoire, qu’il n’a pas pu entendre cela ailleurs que dans son propre rêve.
Tout à ses pensées, il ne discernerait pas certains remous ou replis discrets également réprobateurs, y resterait inaccessible, presque hermétique et se couperait du clapotis de pages tournées, du frissonnement de couvertures refermées, ailes de moulins vibrant dans un étrange labyrinthe peuplé de miroirs et de portes secrètes.
Alors, un peu comme le voyage nous change, un peu comme lire c’est voyager et voyager c’est lire, c’est très certainement le moment que le voyageur choisirait pour changer d’histoire. 
Ce matin, la bibliothécaire reprend son poste, elle pose son vélo - la place habituelle, l’antivol - et nous ne saurons pas à cette heure ensoleillée ce qu’elle sait ou imagine, pas davantage ce qu’elle ne sait pas, nous supposerons seulement qu’elle est sensible au goût de liberté que procure le vélo, qu’elle apprécie -mais vraiment- quand ça monte et qu’elle ne peut se passer très longtemps des petites routes qui traversent le cœur des forêts.